Article repris de "Nouvelles de Roumanie"
Caragiale est un gros bourg du département de Dambovita, posé sur la plaine entre Targoviste et Ploiesti, et qui compte quelque 7000 habitants. Autrefois, doublement connu pour sa prison de haute
sécurité et sa fabrique d’armements, il connaît aujourd’hui une récession sévère, l’emploi étant passé de 10.000 postes à moins de 500. Particularité historique, de nombreux Rroms – ou Tsiganes,
c’est selon – se sont installés ici dans les années de plein emploi comptant jusqu’à un tiers de la population.
Fondée en 1964, l’école I. L. Caragiale est toujours là, ainsi que la maternelle, qui accueillent l’une comme l’autre, tous les enfants du village, dont bien sûr, une forte proportion de Rroms. C’est là qu’officie Gheorge Tudora, médiateur Rrom en milieu scolaire sous la haute autorité de Mlle Ramona Sav, la jeune directrice de l’établissement.
Initialement gardien de l’école, Gheorge a progressivement su initier une relation avec les enfants mais aussi avec les familles Rroms, si bien que la municipalité lui a proposé il y a deux ans, un poste de médiateur pour les enfants Rroms :
« Je suis né ici, dans la communauté Rrom, élevé par ma mère seule ; c’est elle qui m’a permis de faire mes études et, à l’époque, de passer mon Baccalauréat tout en travaillant les deux dernières années. En ce temps là, j’étais sûr de trouver un travail à l’usine d’armements et de pouvoir aider ma mère. J’ai commencé comme fraiseur, puis j’ai voyagé en Roumanie, dans le Nord en Moldavie et puis je suis revenu à Caragiale où j’ai commencé comme gardien, ma femme elle comme femme de ménage de l’école. Quand l’usine a licencié, après la « Révolution », tous les Rroms se sont retrouvés sans emploi et donc sans revenu : ils ont commencé à voler le bois et progressivement le cercle vicieux s’est installé. Je vole du bois, je vais en prison, toujours dans la même commune et quand je sors, je recommence au même endroit. Les enfants dans tout çà, ils sont là sans perspective d’avenir ou d’emploi. Soit ils viennent à l’école, soit ils restent à la maison pour aider leurs parents à survivre. Alors, mon rôle principal, c’est de convaincre les parents qu’ils doivent les envoyer étudier, apprendre à lire, à écrire, à compter, même si souvent eux mêmes en sont incapables ... »
Gheorge se partage entre l’école, où il vient en bicyclette, et la communauté : quelques dizaines de maisons, délabrées pour les plus pauvres, avec un point d’eau à proximité et des raccordements artisanaux au réseau électrique, où les jeunes mères, souvent seules, élèvent tant bien que mal leurs quatre ou cinq enfants. Aider les enfants pendant les cours, quand ils ne comprennent plus, les seconder pour un apprentissage laborieux de la lecture, souvent inconnue à la maison, les calmer quand la discipline fait défaut, leur parler et aussi les aimer comme ils sont :
« Les mères aiment leurs enfants, presque plus que les roumains, mais à cause de la pauvreté et des conditions de vie, ils sont libres comme l’air, ils font un peu ce qu’ils veulent. A l’école, ils acceptent les règles avec leurs collègues, avec leurs professeurs, mais parfois, ils dérapent, ils s’énervent, alors j’interviens. Ils savent que je suis Rrom aussi, ils m’écoutent et ça se passe bien, les problèmes se résolvent. Vous savez, ici, les roumains ont toujours été très tolérants avec les Rroms, c’est comme ça dans le village. Et moi, avec l’aide de la directrice, de la secrétaire et de Daniela – la jeune professeur de français -, j’essaie de trouver des solutions ... »
Chaque année, environ 30 élèves quittent l’école après leur 8ème classe : environ la moitié sont Rroms et très peu d’entre eux continueront au lycée. La navette – le trajet entre Caragiale et le lycée de Moreni à 10 kilomètres -, et aussi les frais afférents, fournitures, livres, repas, dissuadent la plupart des familles. Mais surtout, l’absence de motivation :
« Pourquoi continuer des études alors que l’argent manque pour les besoins quotidiens ? Si au moins il y avait un travail au bout, ils iraient. Vous savez, ils sont intelligents, ils sont doués pour apprendre, mais quand ils se rendent compte qu’ils ne pourront pas trouver de service, alors ils préfèrent commencer à gagner leur vie ... »
Pourtant ici, l’intégration n’est pas un vain mot. Les enfants sont sur les mêmes bancs, ils apprennent les mêmes règles que leurs collègues roumains :
« D’abord, je suis roumain, ils sont roumains : après, nous sommes Rroms, tsiganes. La Roumanie, c’est notre pays même si on fait souvent la distinction entre Roumains et Rroms. Notre langue, c’est le roumain, nous sommes tous orthodoxes de religion, nous nous habillons comme les roumains, pas de « fustanele », pas de « sorcellerie » ici. Même la langue tsigane, au moins un des dialectes, il n’y a plus que quelques vieux qui l’utilisent encore entre eux. Et les jeunes, ça ne les intéressent pas : si on voulait faire des cours de langue Rrom, je suis sûr que personne ne viendrait ... »
L’intégration donc, au prix de la perte de la culture Rrom et d’abord de la langue, mais aussi de la musique et des traditions :
« Nous, « castalii » (« cast » signifie bois en langue Rrom), nous n’avons plus, de « lautarii », de « caramidarii », de « fierarii », de « zlatarii » : depuis longtemps, nous nous sommes mélangés avec les roumains, même si les mariages mixtes ne sont pas la majorité : moi, par exemple, ma fille s’est mariée avec un vrai roumain de Ghirdoveni – le village adjacent qui fait partie de la commune de Caragiale – et tout se passe bien, ils sont heureux, ils sont acceptés par tout le monde ... »
Des médiateurs comme Gheorge, il y en a en Roumanie, mais aussi dans de nombreux autres pays et pas seulement d’Europe de l’Est : Autriche, Tchéquie, Chypre, France, Lituanie, Grèce et encore une dizaine de pays ont mis en place des structures à l’échelle nationale (voir le rapport de Calin Rus, DGIV/EDU/ROM 2006, Rapport de la Commission Européenne, La situation des médiateurs et assistants scolaires en Europe). Leurs statuts sont très différents, certains dépendent d’ONG, d’autres des ministères, d’autres encore, comme Gheorge, des municipalités qui les rémunèrent au salaire minimum national (en Roumanie, environ 120 euros). Mais ils sont encore trop peu en regard des besoins :
« Si un élève Rrom entre au lycée, alors ça veut dire que j’ai réussi. Cette année, il n’y en aura pas, mais déjà quelques élèves se préparent pour les prochaines promotions : je ferai tout ce que je peux pour qu’ils y arrivent ... »
Et d’ores et déjà, c’est une belle réussite pour ce village un peu oublié entre Prahova et Dambovita ...
L’école de Caragiale a bénéficié en 2005 d’un financement européen (PHARE), comme peuvent le faire toutes les écoles situées en zone défavorisée et présentant un pourcentage conséquent (plus de 30 %) de Rroms scolarisés, qui a permis de rénover les bâtiments et les structures de l’établissement et d’acheter du matériel scolaire (mobilier, matériel bureautique, ordinateurs). Mais c’est la municipalité qui prend en charge le médiateur.
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